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Serge Allemand
Docteur en sociologie
depuis 1997. Il commence sa carrière en tant qu’éducateur en 1981. Il est formateur en travail social jusqu’à 2013. Il a publié une dizaine d’articles scientifiques et dans le domaine du travail social. Il fonde Serge Allemand Consulting en 2014.
Publications
L’évolution des séances d’analyse de la pratique.
Signe de la régénération lente du secteur

Article paru dans la revue ASH, 24 avril 2009, pp.22-23

Analyse de la pratique ou supervision ? Mais de quoi parlons-nous ? Depuis les années 1970 l’intitulé analyse des pratiques, désignait bien souvent des séances de supervision clinique. Ce qui explique cette relative confusion sémantique est un contexte historique particulier. Ces séances furent d’abord animées dans le secteur médico-social par des psychologues, psychanalystes ou psychiatres. L’approche y était psychologique et l’objet des séances constituait souvent en des tentatives d’explorer l’inconscient des acteurs lors de leurs interventions éducatives. Depuis une dizaine d’années,l’objet d’analyse a évolué : on n’y explore plus systématiquement l’inconscient des acteurs professionnels dans le procès d’intervention, mais la représentation qu’ils se font de l’exercice de leur métier. Le besoin est à présent de questionner sa professionnalité, ses postures professionnelles, le sens de sa démarche. Ainsi, d’autres grilles de lecture sont convoquées, celles des sciences sociales en complément du référentiel psychologique qui semble avoir perdu depuis trois décennies sa position hégémonique. À travers l’évolution de cette instance d’analyse, on peut y percevoir un phénomène nouveau : celui de l’ouverture aux sciences sociales. En effet, les métiers historiques du social ainsi que les professions éducatives intervenant dans le secteur médico-social considèrent les sciences humaines comme de nouvelles ressources théoriques. Comme si la prise de conscience par les professionnels de la complexité de l’action éducative ou rééducative imposait un renouvellement du regard analytique. Dans notre article nous tenterons d’analyser les enjeux théoriques et techniques des Analyse des pratiques professionnelles (APP). L’évolution de celles-ci ces dernières années, nous le supposons, pourrait être une réponse possible en termes de formation à la crise que traverse le secteur médico-social depuis une décennie. Nous nous y attarderons pour comprendre les enjeux de cette crise et les changements qu’elle impose sur l’organisation du travail, sur les modes de gestion de l’entreprise, sur la culture managériale, enfin, et cela apparaît comme majeur, le changement indicible de la culture d’entreprise !
Les enjeux de l’analyse de la pratique professionnelle. Avant d’aborder notre discussion, délimitons notre objet d’étude. Sur un plan méthodologique, celui-ci prend la forme de séances de formation se déroulant sur une périodicité régulière (mensuelle ou trimestrielle). Habituellement s’y trouvent réunis les membres d’une même équipe pour y examiner des situations de travail rapportées par un(e) des participants (es). En termes de méthodes, plusieurs modes d’approche des pratiques professionnelles sont possibles. Nous en proposons deux qui garantissent, à l’expérience, de conduire à l’étude de l’exercice des métiers. - L’amorce peut se faire à partir d’une situation de travail vécue par un (ou une) des participants (es). Celleci ou celui-ci est généralement choisie pour son potentiel heuristique et soumis(e) à l’examen du groupe pour éclaircir une démarche professionnelle individuelle, opaque jusque-là pour l’acteur concerné… - L’amorce thématique représente l’alternative à la situation de travail. L’animateur propose des problématiques internes à l’exercice du travail social en général. Ces questions-là sont évidemment des prétextes pédagogiques aux échanges sur les pratiques individuelles. La prise de parole spontanée sur sa pratique représente parfois pour celui ou celle qui s’y aventure, une prise de risque que l’approche thématique permet d’éviter en abordant des questions abstraites. Chemin faisant, l’approche thématique fait résonner chez les participants des situations de travail vécues que nous saisissons pour l’examen. L’idée de supervision non clinique Lorsqu’on parle d’analyse de la pratique professionnelle, un point épistémologique s’impose. Ces séances de travail recouvrent partiellement, par leurs objectifs pédagogiques, la pratique de la supervision clinique sans la dimension thérapeutique. L’opération de supervision, nous enseigne le dictionnaire, est une opération de vérification et de contrôle du travail effectué. Sans en être l’objet principal, la fonction de contrôle est consubstantielle au processus d’analyse des pratiques professionnelles. L’animateur ou l’intervenant peut signaler avec bienveillance les écarts entre les actions menées et la mission des acteurs, sans intention de sanctionner, mais simplement d’éclairer sur la non conformité des actions et sur le réajustement qu’il serait souhaitable d’opérer. Ce point éclairci, il nous faut rappeler les enjeux généraux de toute analyse des pratiques professionnelles, qu’elle s’applique à des cadres éducatifs, à une équipe pluridisciplinaire ou à une équipe strictement éducative. Dans notre exposé, nous nous référerons principalement à des séances d’APP pratiquées auprès de ce type d’équipes dans le secteur médico-social. L’établissement embryonnaire d’un esprit d’équipe L’analyse des pratiques est un espace de communication entre pairs (1) où le groupe tente de construire un cadre de références communes en termes de savoirs et d’expériences partagés ainsi que de valeurs communes. L’ensemble de ces éléments participe ainsi à l’établissement d’une culture d’équipe et fonde son identité. Ce processus d’acculturation à l’échelle du groupe s’effectue d’abord sur un registre affectif. On y expose ses doutes, ses remises en question qu’on partage en sécurité. Ce partage de points de vue, autant que l’échange sur ses pratiques où s’y repèrent des proximités affinitaires, créent un sentiment d’appartenance à un même univers symbolique. Ce sentiment peut faire éclore, à l’état embryonnaire, l’esprit d’équipe. A ce stade, la question de la formation d’une identité de groupe s’appréhende de façon dynamique sur un registre affectif au gré des situations de tension ou de symbiose émotionnelle vécues par le groupe. La requalification des postures professionnelles La mutualisation des pratiques, via l’examen des situations de travail, a un impact sur les pratiques individuelles. Lors de ces séances, chacun(e) invite son équipe à réfléchir sur sa propre pratique. Bien sûr les résonnances sur les pratiques des collègues sont inévitables et obligent chacun(e) à reconsidérer, à part soi, la sienne propre : qu’aurais-tu fait à sa place ? Qu’ai-je fait dans une situation identique ? L’approche des pratiques explorée dans ce cadre est en premier lieu individualisée tout en bénéficiant de réflexions collectives. Les échanges intragroupes permettent de se construire un nouveau regard, de se décentrer d’une perception émotionnelle des faits, d’opérer une rupture épistémologique avec notre sens commun. L’objectif opérationnel des séances d’APP est donc la requalification des postures professionnelles. Pour conclure partiellement sur les enjeux de la supervision nous voudrions, à l’instar de Safran Wyatt (2015, p. 36), préciser les points suivants : « Ce lieu participe à la construction d’un sentiment d’appartenance (…) par la prise de conscience de difficultés partagées et comprises. C’est de cette façon que s’établit un esprit d’équipe par le partage d’expériences communes. Les séances d’APP sont un lieu d’échanges entre pairs, la représentation que les professionnels se font de leur métier peut évoluer. » Le rapport dialectique entre pensée et action : un enjeu central des APP. Les séances d’APP sont un exercice où le rapport dialectique entre pensée et action peut devenir opératoire et servir directement au réajustement de l’action éducative. Cette question théorique cache un débat idéologique historique dans le secteur du travail social : celui-ci a vécu une césure radicale depuis sa création entre praticiens et intellectuels. Nous le soulignions dans un de nos premiers articles (2008, p. 21) « (…) le métier d’éducateur s’est construit sur le rejet de l’intellectualisation de sa pratique au motif qu’il en perdrait son âme et son identité. La résistance à une démarche intellectuelle de type compréhensif a été forte dans l’histoire du métier éducatif jusqu’à créer des scissions intergénérationnelles et laisser libre l’espace pour la formation de cadres idéologiques de référence. » De fait, des idéologies dominantes s’imposaient avec autorité dans le secteur médico-social où les valeurs, se substituant aux idées, rendaient difficile le débat intellectuel sur l’intelligence des pratiques. La supervision pratiquée auprès des équipes éducatives fut à ses débuts de type clinique dans la mesure où l’analyse des pratiques consistait à mesurer et évaluer l’impact psychologique de l’action éducative sur les acteurs eux-mêmes. Repérer les résonnances personnelles des actions rapportées et explorer les ressorts inconscients des acteurs engagés dans l’action éducative constituaient l’objet des séances d’APP. Cette expertise scientifique procédait bien sûr de compétences en psychologie et revenait de droit aux psychologues ou/et psychiatres. Dans l’histoire du secteur médico-social, la référence scientifique a été longtemps la discipline psychologique reconnue comme seule légitime pour produire les grilles de lecture explicatives de l’action éducative. La condition nécessaire d’apports théoriques contextualisés. De façon générale, les apports théoriques, afin de produire tout leur potentiel analytique, doivent être contextualisés et référencés aux situations de travail examinées. La théorie devient, en contexte, un recours 3 explicatif pertinent pour la pratique exposée. A contrario, présentées de façon sèche (sans référence à une pratique vivante), elle perd tout intérêt heuristique. Le parti d’une approche sociologique : Un cadre théorique de référence La référence sociologique fonde notre postulat de départ selon lequel toute action socio-éducative s’inscrit dans un environnement sociétal dont il est nécessaire de repérer les interactions entre les différents éléments (les différents acteurs de l’action sociale, leur rapport aux différentes institutions et entre eux). Tout acteur professionnel est soumis variablement à l’influence de l’environnement dans lequel il évolue. La mesure de cette influence qu’un regard anthropologique éclaire, nous permet de saisir l’intelligence des pratiques professionnelles en place. Ce cadre théorique est à la fois variable en son contenu parce qu’il dépend d’abord des problématiques spécifiques au domaine d’intervention sociale (2) dans lequel les travailleurs sociaux interviennent. Ces domaines sont appelés secteurs d’intervention tels que celui du Handicap, de l’Insertion pour adultes, ou bien celui de la Protection de l’enfance. Il existe toutefois des éléments invariants dans ce cadre de référence. Ce sont des questions théoriques subsumant la spécificité des problématiques internes du travail social. En sa qualité de groupe humain vivant et dynamique, toute équipe de travail doit être étudiée comme un phénomène à part, réglé et organisé par les lois des phénomènes de groupes. L’étude de la dynamique des groupes par le recours de la psychologie sociale s’avérera utile. La question du langage et celle de la communication verbale pourraient éclairer l’intelligence des échanges intersubjectifs et la place symbolique qu’occupe chacun par rapport à son mode de communication. Le langage organise, sur un plan symbolique, la place des individus dans un groupe, la place qu’ils prennent ou la place qu’on leur assigne. La dimension symbolique des actes professionnels est également un enjeu théorique important, car elle permet de décoder, au-delà de l’intentionnalité des actes, leur fonction métalinguistique ou, comme le pensait Roman Jakobson (1963), de révéler en transparence le second discours greffé sur le premier. Le symbolisme du langage et des actes, exploré par certaines théories du langage et par des théories sociologiques (3), permet en outre de mesurer l’écart entre les objectifs politiques affichés et les conséquences de leur application sur le terrain. Enfin, le contexte institutionnel convoque naturellement la sociologie des organisations en tant que discipline scientifique pour appréhender l’intelligence des rapports professionnels en entreprises et la dynamique des interactions entre les acteurs et le système (le mode d’organisation du travail). Nous ne pouvons conclure sur les enjeux de l’analyse des pratiques en institutions sans évoquer la dimension éthique qui structure, par des principes de fonctionnement, l’animation pédagogique des séances. Ceux-ci fondent un cadre éthique qui organise la fonction de supervision. Un cadre éthique de référence. Le principe de neutralité Le superviseur doit garantir aux participants un espace sécurisé. Pour ce faire sa responsabilité pédagogique est de favoriser l’établissement d’un climat de confiance en adoptant dans son mode d’animation une posture de neutralité, une attitude bienveillante à l’égard du groupe de professionnels qu’il encadre. Cette exigence première se caractérise dans le meilleur des cas par la maîtrise de ses émotions - éviter de montrer son agacement ou sa mauvaise humeur par exemple -. Rester neutre c’est éviter de faire valoir son avis, d’émettre des jugements personnels de façon partisane ou ostentatoire. Nous le soulignions plus haut, notre pédagogie doit offrir les conditions nécessaires pour réussir le pari d’une maïeutique adaptée – aider les participants à formaliser leur pensée est préférable à l’expression des idées du superviseur. En second lieu, la règle de confidentialité doit être observée afin que la parole circule le plus librement possible au sein du groupe de travail. Cette condition garantit également la sécurité de l’espace de communication du point de vue psychologique. Les participants s’autorisent ainsi sans risque à émettre des points de vue personnels. L’effort pédagogique d’équité participe également à l’établissement du climat de confiance au sein du groupe de participants. L’animateur veille à ce que la prise de parole soit répartie équitablement entre eux. Car, spontanément les forts en gueule monopolisent la parole au détriment d’orateurs plus timides… Enfin, le superviseur doit garantir la courtoisie des échanges au sein du groupe de travail et entre lui et les participants. Nous voudrions à présent démontrer que l’évolution de cette instance d’analyse – les séances d’analyse de la pratique – rend compte d’une évolution beaucoup plus importante à l’échelle du secteur médico-social. Et que celui-ci est en train, depuis le début des années 2000, d’assurer sa mue. Il y eut, semble-t-il, une conjonction de facteurs qui ont entraîné à partir d’une crise profonde des valeurs, produite par des politiques d’austérité imposées, un effort de modernisation et de professionnalisation des pratiques. Une réforme du dispositif d’aide institutionnel fut imposée dès 2002 aux établissements et associations. Nous allons à présent revenir en détails sur cette évolution historique du secteur médico-social. Les conséquences des politiques d’austérité sur l’évolution culturelle du secteur médico-social et sur sa politique économique (Piketty, 2013). Depuis quelques années, l’expertise scientifique, d’exclusive s’ouvre aux spécialistes des sciences sociales (historiens, sociologues, ethnologues, psycho-sociologues, ethnopsychiatres, linguistes). L’objet des analyses de pratiques se transforme et s’oriente de plus en plus vers la dimension technique des métiers. D’autre part, le secteur médico-social se complexifie par son évolution : les modes de management évoluent, les cultures (4)professionnelles également, le profil des managers change. Les sciences humaines, dans leur diversité, sont convoquées pour appréhender la douloureuse mutation économique en cours et l’évolution des rapports sociaux en entreprises. Le secteur médico-social est en pleine mutation. Les établissements gérés autrefois comme des entreprises familiales, tiraient leur rayonnement des valeurs humanistes et/ou chrétiennes. Les chefs d’établissements incarnaient de fortes valeurs chrétiennes ou revendiquaient leur appartenance à des valeurs humanistes universalistes. Ceux-ci exerçaient leur management sur un mode familial de type paternaliste et gouvernaient grâce à leur pouvoir de séduction et leur discours idéologique charismatiques. Les politiques sociales d’entraide et de solidarité se développaient alors entre les années 1950 et 1970 dans un contexte économique prospère jusqu’à la première crise pétrolière de 1973. A partir de cette période, l’économie française n’a cessé de décliner sans jamais complètement se redresser ni connaître une embellie significative. La réponse des gouvernements français pour combattre les effets des crises économiques sur la hausse du chômage et le développement de la pauvreté fut de mettre sur pied des politiques d’austérité où les objectifs déclarés étaient de réduire le déficit national, la dette du pays et d’équilibrer ainsi les comptes du pays. Augmentation des impôts, réduction du déficit (dont celui de la Sécurité sociale). La croissance économique devrait ainsi repartir selon nos gouvernements successifs. La politique d’austérité désigne explicitement la réduction des coûts. L’Etat demanda alors aux secteurs d’activité dont il subventionnait l’activité ou le fonctionnement, de réduire leur coût. La politique d’austérité engagée dès 1982 sous le gouvernement Mauroy, eut pour effet d’imposer, entre autres, des coupes budgétaires sur les politiques sociales d’assistance et d’éducation. Conséquemment, le secteur médico-social fut contraint de réduire ses coûts de fonctionnement. Cette décision politique qui affectait l’économie du médico-social eut des conséquences directes sur la culture de ce secteur et sur ses fondements idéologiques. La réduction des coûts a provoqué la mutation des établissements de ce secteur d’activité en modes d’organisations rationnelles de l’action collective pilotés à présent de plus en plus par des managers au profil gestionnaire. La crise du secteur médico-social Glissement des idéaux humanistes historiques vers des impératifs gestionnaires . Une lente métamorphose. Ce que nous qualifions de crise est cette lente transformation du mode d’organisation des établissements ainsi que l’apparition de micro changements en leur sein. Devant l’injonction des pouvoirs publics à réduire leur coût de fonctionnement, les établissements ont cherché à rationaliser leurs moyens. Il y eut des suppressions de postes, de nouvelles procédures de travail sont apparues ainsi que des changements dans les modes de gestion et de management. On recruta de nouveaux profils de managers non issus de la culture du travail social, mais des secteurs commercial ou industriel. Les établissements peu à peu s’organisaient selon une rationalité plus technique, plus économique provoquant de façon indicible, une transformation de la culture d’entreprise. Néanmoins, si ce secteur d’activité fût ébranlé avec force, c’est qu’il semblerait que l’ampleur de la crise n’apparut pas tout de suite dans son intensité aux dirigeants et cadres associatifs. Du coup, celle-ci fut sous estimée. On ne l’avait pas anticipée, on ne s’y était pas préparée ! Lorsqu’elle survint on eut du mal à la considérer autrement que dans sa dimension économique, alors qu’un bouleversement culturel s’opérait déjà dans les rapports sociaux au sein des entreprises. Des phénomènes nouveaux apparaissaient - usure 5 professionnelle, souffrance au travail, des grèves, les rapports se tendaient avec les hiérarchies -. On avait glissé d’un management de type paternaliste à une gestion comptable et une approche rationnelle et évaluative des actions socio-éducatives. Le choc culturel avec le passé provenait du fait que pour la première fois, l’Education spécialisée et l’accompagnement social étaient considérés par leur coût économique. Considérant leur coût pour la société il fallait en rendre compte devant les pouvoirs publics et évaluer leurs résultats, en tester leur efficacité. Sans qu’elle soit mentionnée, l’idée de rentabilité était sous-jacente à la poursuite d’objectifs de résultats et l’injonction par l’Etat d’organiser des dispositifs d’évaluation de l’action sociale entreprise. La prise en compte de l’économie du social était un fait nouveau et en soi représentait un bouleversement culturel pour tous les acteurs professionnels du médico-social. Ce contexte politique nouveau renvoyait au second plan les idéaux humanistes qui jusqu’ici avaient constitué l’identité culturelle du secteur, son éthique et l’essence même de la politique d’assistance et d’éducation aux plus démunis. Cela ne s’est pas fait en un jour, mais progressivement. De nouvelles rationalités économique et technique se sont imposées comme de nouvelles dynamiques gestionnaires auxquelles les établissements et associations furent contraints d’adhérer. Les nouveaux enjeux politiques étaient doubles : faire des économies et réussir à se professionnaliser. Mais le changement n’en était qu’à ses débuts et s’avéra protéiforme. Une nouvelle politique sociale progressiste engagée par la loi du 2/01/2002. Le changement de culture au sein du secteur médico-social, entendu comme une transformation des habitudes de travail, fut d’abord une conséquence indirecte de la réduction des moyens et des coupes budgétaires touchant ce secteur. Cette mutation culturelle fut consacrée par une nouvelle politique sociale organisée par la loi du 2 janvier 2002. Cette loi proposait un renversement du paradigme de l’action socio-éducative. Que ce soit dans les domaines de l’Education spécialisée, dans celui du Handicap ou dans le secteur de l’Exclusion, les usagers devaient être placés au coeur du dispositif d’aide, considérés dans leur statut de citoyens et respectés dans leurs droits ! Les bénéficiaires de l’Aide sociale étaient invités à s’associer dans le processus d’accompagnement qui leur était proposé. Le renversement paradigmatique tenait essentiellement au changement de statut de l’usager dans le dispositif institutionnel d’aide : de sujet obéissant et soumis, il devenait respecté dans sa souveraineté d’acteur. La relation d’aide, d’asymétrique où les professionnels exerçaient leur pouvoir de donateurs, devenait plus égalitaire dans la mesure où les usagers étaient désormais consultés dans les offres de services qui leur étaient faites. La réforme des référentiels de formation des métiers historiques du social Enfin, la transformation des pratiques institutionnelles fut consacrée par la politique de professionnalisation, engagée dès 2006 dans les écoles par la réforme des diplômes des métiers du social, des référentiels de formation. La définition des professionnalités – fait nouveau – était pensée en termes de domaines de compétences. La professionnalisation des diplômes entraîna dans son sillage celle des pratiques au sein des établissements du médico-social. Logiquement cet effort de formation fut accompagné et conduit par des formateurs spécialistes des sciences sociales. L’émergence d’un nouveau type de supervision s’inscrit et trouve sa raison d’être dans ce continuum de micro-changements qui bouleversa les cultures professionnelles du travail social. De teneur clinique d’abord, l’objet des APP s’est orienté sur la technicité des pratiques existantes et s’inscrit ainsi dans le mouvement engagé de professionnalisation. Serge Allemand est sociologue, consultant en entreprises dans le secteur du médico-social Notes : 1) Les séances d’APP se déroulent habituellement entre pairs, c’est à dire entre professionnels ayant le même statut hiérarchique ou un statut équivalent. (2) Selon l’établissement ou le service dans lequel les professionnels interviennent, la question du handicap mental pourrait être traitée, celle de l’exclusion sociale ou son corolaire l’insertion, la question éducative pourrait l’être dans le cadre d’un service de la Protection de l’enfance, etc. (3) Nous faisons référence à plusieurs aspects de la dimension symbolique du langage développés par Bourdieu dans Ce que parler veut dire, l’économie des échanges linguistiques (1982) ainsi qu’à la dimension dramaturgique constitutive des interactions sociales selon la thèse développée par Goffman dans La mise en scene de la vie quotidienne (tome1).
(1) Hall in La dimension cachée, éd; Press pocket
(2) Ahmed Channouff in Les émotions : une mémoire individuelle et collective, éd. Mardaga, 2006.
(3) Ahmed C hannouff in Les influences inconscientes. De l ‘effet des émotions et des croyances sur le jugement, éd. Armand Colin, 2004.
(4) Bruno Bettelheim in Les chaussures d’un autre, éd, Pluriel, 1996, p.169. Voici la définition qu'il apporte du concept de transfert : « Le transfert est un phénomè psychique qui actualise en cours d'analyse le sous-produit émotionnel d'un traumatisme sur survenu des années ou des décennies plus tôt, et qui était resté presqu’intact dans l’inconscient du patient.»
(5) G. Bachelard in La formation de l’esprit scientifique, Librairie philosophique Vrin, Paris, 1983, p.14.
(6) Les idéologies : nous entendons ici sous ce terme toutes les croyances, les représentations, les principes éducatifs, les philosophies de l'éducation, les systèmes de valeurs qui constituent un socle de valeurs communes dans le secteur du médico-social.

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