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Serge Allemand
Docteur en sociologie
depuis 1997. Il commence sa carrière en tant qu’éducateur en 1981. Il est formateur en travail social jusqu’à 2013. Il a publié une dizaine d’articles scientifiques et dans le domaine du travail social. Il fonde Serge Allemand Consulting en 2014.
Publications
Le paradigme de la distance éducative
Article paru dans revue Lien Social n°887, 20 mars 2008

L’idée de la distance éducative se réfère exactement à l’exercice du métier d’éducateur en situation d’accompagnement éducatif (ou socio-éducatif). Nous voudrions défaire dans ce débat un des nœuds du problème. Une part de l'énigme dont on entoure la question de la distance vient que la solution a toujours été confondue avec le problème. En effet, la distance entendue comme telle ne désigne pas un problème mais plutôt une solution. Les professionnels de l'action sociale évoquent comme un leitmotiv l'obligation d'établir une distance éducative suffisante entre eux et les usagers dans la relation qu'ils instaurent avec ces derniers. La distance est donc considérée comme une technique relationnelle ou un mode de communication singulier relatif à l’expertise du métier d'éducateur.
Des auteurs comme Hall, ethnologue américain, ont théorisé cette question dans les années 60. Hall a observé ce phénomène dans de nombreuses cultures et part du postulat que tout être humain a besoin d'un espace physique autour de sa personne, variant selon les cultures, lui permettant de préserver son intimité et son intégrité psychique (1). Cet espace est également doté d'une fonction symbolique : toute relation sociale sous la forme d’interactions verbales peut menacer l’intégrité psychique d'une personne à partir du moment où son interlocuteur s'introduit dans sa bulle ou s’approche de trop près de lui. Pour l’ethnologue, cette distance sociale évaluée à un mètre environ devrait rester inviolée sous peine de troubler l’intimité d'une personne. Cet espace symbolique fonctionnerait comme une zone d’autoprotection pour le professionnel susceptible de se sentir menacé par une proximité physique trop grande avec l'usager. Mais les éducateurs ne se posent pas tout à fait le problème en ces termes. La distance n'est pas à vrai dire une distance quantifiable selon eux ; ils peinent à la nommer car ils échouent à la qualifier. Cette difficulté à nommer ne viendrait-elle pas d’une difficulté à définir le vrai problème qui est la reconnaissance de la part émotionnelle des actes professionnels ?
Tout acte professionnel s'inscrit dans une relation humaine dont la substance affective n'est guère discutable. De quoi est-t-elle faite ? D'émotions, d’émois, d'affects, de toutes sortes de sensations (colère, angoisses, tristesse) qui s’imposent par surprise aux partenaires de toute relation sociale. Survenant à leur insu, cette charge affective est difficilement contrôlable et devient ainsi problématique pour le professionnel qui souhaite conserver la maîtrise de la situation éducative et garder la main sur la conduite de son accompagnement. Nous observons donc ici un nouveau problème : le caractère inconscient des flux émotionnels transitant entre les individus. Le diktat de la distance n'est-il pas ici peine perdue ou une solution inappropriée pour un problème mal identifié ? Comment les éducateurs pourraient-ils prétendre contrôler la réactivité de leur système émotionnel alors que ce phénomène est inconscient? Ahmed Channouf {2), psychologue social, chercheur à l'Université de Provence, tente de démontrer que les émotions participent à l'organisation des conduites humaines grâce à leur impact non conscient sur les processus cognitifs. Ses travaux sur l'influence des émotions sur nos processus cognitifs l'amènent à conclure que « les systèmes émotionnels participent souvent à notre insu, à déterminer le comportement au sens large du terme, c 'est-à-dire la perception, le jugement et la décision." (3) Il s'en explique dans un autre livre (2) : « Le système explicite et notamment le raisonnement conscient que nous élaborons pour décider, juger et agir est fondamentalement guidé et orienté par le système implicite et, en particulier, par le système émotionnel porteur de la mémoire du passé." De nombreuses questions restent sans réponse : si les émotions désorganisent la perception et le jugement, c'est la formation du raisonnement qui est affectée. Quel est le niveau d'altération du raisonnement ? De quelle façon la logique naturelle est-elle troublée, voire désorganisée?
Doit-on comprendre que face à un usager, un travailleur social puisse se trouver soudain prisonnier de ses émotions inconscientes au point de perdre sa lucidité? Quelles seraient les conditions psychologiques favorables à la production d'émotions entre des individus parfaitement étrangers les uns aux autres (par exemple entre un usager et un professionnel) ? Channouf souligne que les émotions font partie de la mémoire du passé, individuelle et collective.
Ici la psychologie sociale tend une main à la psychanalyse. En effet, le phénomène psychique de transfert (4) est un signe de cette réminiscence. Ce phénomène survient d'ordinaire dans la situation d'analyse thérapeutique entre un médecin et son patient. S’il est évoqué dans les situations d’accompagnement socio-éducatif, son expression est atténuée. Ce que les professionnels de l'action sociale nomment « transfert » est l'apparition de sentiments personnels à l'égard de l’usager ou réciproquement. La prise de distance éducative serait ici préventive pour le professionnel de tout sentiment personnel à l'égard des usagers.
Revenons à présent sur l'objet de notre discussion. La problématique de la distance éducative désigne une solution à un problème que la profession éducative échoue à expliquer. Cette réponse apparaît inadéquate tant il semble impossible de contrôler ou de prévenir un phénomène qui agit hors de toute intentionnalité. Il semble qu’un autre problème se pose autour du choix de la solution : quelle expression doit prendre cette distance relationnelle entre éducateur et usager ? Celle formelle du vouvoiement? Cette distance symbolique est-elle quantifiable par une distance physique, tel que le suggère Hall?
Quels sont les véritables enjeux de l'établissement d'une distance éducative? Certes, il est convenu que l’éducateur a intérêt à préserver son intégrité physique et morale afin de conserver la maîtrise de la situation éducative, garder la main sur la conduite de son accompagnement. Pourquoi ? Parce que la démarche d ‘accompagnement obéit à une rationalité technique - mise en place de moyens pour réaliser des objectifs éducatifs - qui suppose de la part des professionnels la capacité de contrôler et d'évaluer leur action.
Nous le voyons, toute entrave à la conduite rationnelle d'un projet éducatif serait préjudiciable au bon exercice de la mission éducative d’accompagnement. Il semblerait que la profession éducative soit incapable de qualifier la nature émotionnelle de cette entrave. Refusant de la nommer, elle se refuse à y faire face et à l'affronter. Cette posture révèle l’incapacité de la profession à admettre la réalité : la teneur émotionnelle des actes professionnels.
Ce débat sur la nécessaire distance relationnelle dont on ne discute jamais la nécessité est donc idéologique car inexpliqué. Il marque néanmoins une volonté politique du secteur à se positionner en apportant des solutions concrètes à des problèmes dont la nature épistémologique lui échappe. Les conseils de Bachelard (5) ont hélas été oubliés: « L’esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on en dise ( .... ) les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes.» Certes, cet auteur est peu fréquenté sur les bancs des instituts de formation en travail social, toutefois les étudiants sont invités, dans le cadre de leur mémoire de fin d'études, à faire l'apprentissage de la démarche compréhensive de construction des problèmes. Le faux débat sur la question de la distance éducative me semble emblématique d'une forte tendance dans ce secteur à utiliser les idéologies(6) comme systèmes explicatifs de l’intelligence de l'action sociale. Ce réflexe comble un déficit d'analyse dans la démarche de mise en sens des pratiques éducatives. Le métier d'éducateur s'est construit sur le rejet de l'intellectualisation de sa pratique au motif qu'il en perdrait son âme et son identité. La résistance à une démarche intellectuelle de type compréhensif a longtemps été puissante dans l'histoire du métier jusqu’à créer des scissions inter-générationnelles et à laisser l'espace libre pour la formation de cadres idéologiques de référence où les valeurs personnelles y tenaient une place centrale ... Ces idéologies, inspirées de l'humanisme des pionniers, servaient de mode de légitimation à l'action éducative.
Ce débat confère une place distinctive au métier d'éducateur aux côtés des autres métiers du social. Longtemps raillée pour son amateurisme, la profession d'éducateur a été considérée à ses débuts plus comme une activité qu'un métier. Le métier d'éducateur a alors revendiqué sa technicité comme preuve de son nouveau statut professionnel en insistant sur la nécessité de maîtriser l'action éducative et de neutraliser la subjectivité des acteurs.
Le débat sur la question de la distance éducative s'est imposé à la profession éducative comme une idéologie dominante et, par son caractère consensuel, n'a pas eu à se soumettre à l'examen. Néanmoins, il n'est pas si aisé pour la profession de tourner le dos à son histoire car ce débat idéologique controversé lui assure une bonne lisibilité dans l'espace public des professions sociales. La profession d'éducateur marque ainsi sa différence en revendiquant l’image d'un nouveau professionnalisme.
(1) Hall in La dimension cachée, éd; Press pocket
(2) Ahmed Channouff in Les émotions : une mémoire individuelle et collective, éd. Mardaga, 2006.
(3) Ahmed C hannouff in Les influences inconscientes. De l ‘effet des émotions et des croyances sur le jugement, éd. Armand Colin, 2004.
(4) Bruno Bettelheim in Les chaussures d’un autre, éd, Pluriel, 1996, p.169. Voici la définition qu'il apporte du concept de transfert : « Le transfert est un phénomè psychique qui actualise en cours d'analyse le sous-produit émotionnel d'un traumatisme sur survenu des années ou des décennies plus tôt, et qui était resté presqu’intact dans l’inconscient du patient.»
(5) G. Bachelard in La formation de l’esprit scientifique, Librairie philosophique Vrin, Paris, 1983, p.14.
(6) Les idéologies : nous entendons ici sous ce terme toutes les croyances, les représentations, les principes éducatifs, les philosophies de l'éducation, les systèmes de valeurs qui constituent un socle de valeurs communes dans le secteur du médico-social.

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